Un ami dentiste m'a posé une question il y a quelques mois. "Salim, si l'IA arrive à lire une radio panoramique mieux que moi, à quoi je sers encore ?"
C'est la question que beaucoup d'entre vous se posent, et que j’ai reçu bien trop de fois, sous une forme ou une autre. Pas forcément à voix haute, mais elle tourne. Comptable, avocat, consultant, manager, médecin : peu importe le métier, la même angoisse revient. Si une machine peut faire ce que je fais, qu'est ce qui me reste ?
Je crois que la question elle-même est mal posée. Et il existe un mot, vieux de plus de deux mille ans, qui aide à la reformuler correctement.
Un mot grec, une distinction utile
Aristote utilisait le terme ergon pour désigner la fonction propre d'une chose, ce qu'elle seule peut accomplir, ce qui la définit dans son essence. L'ergon d'un couteau, c'est de couper. L'ergon d'un œil, c'est de voir.
Appliqué à un métier, l'ergon est la part irréductible de ce que vous faites. Celle qui ne peut pas être déléguée sans que quelque chose d'essentiel se perde.
En face, il y a ce que j'appelle l'enveloppe : l'exécution mécanique qui entoure cet ergon. Les tâches répétitives, procédurales, qui prennent du temps mais qui ne demandent pas de vous, spécifiquement vous, avec votre jugement et votre expérience.
Le problème, c'est que la plupart des métiers ont laissé l'enveloppe grossir au point de recouvrir presque entièrement l'ergon. Un médecin passe une grande partie de sa journée à rédiger des comptes rendus, remplir des formulaires, relancer des administrations. Un consultant passe des heures à mettre en forme des slides que le client ne regardera que trente secondes. Un avocat rédige des contrats types qui se ressemblent à 90 % d'un dossier à l'autre.
Cette enveloppe a toujours été là. Ce qui change, c'est que pour la première fois, une machine peut s'en charger correctement.
Ce que l'IA absorbe déjà, et c'est très bien ainsi
Rédiger un compte rendu de réunion à partir d'une transcription. Résumer trente pages de littérature avant un rendez-vous client. Écrire une première version d'un email de relance. Générer le squelette d'un contrat standard. Trier des candidatures selon des critères objectifs.
Tout ça, c'est de l'enveloppe. Et honnêtement, personne ne devrait la regretter. Ce n'était jamais la partie intéressante du métier, juste la partie qu'il fallait bien faire pour arriver à la partie qui comptait vraiment.
Le vrai danger, ce n'est pas que l'IA absorbe l'enveloppe. C'est de ne pas savoir où elle s'arrête, et de croire qu'elle avale tout.
Ce qui reste, et qui ne bouge pas
Revenons à mon ami dentiste. L'IA peut effectivement repérer une carie sur une radio mieux que l'œil humain dans certains cas. Mais elle ne décide pas, à la place du praticien, si ce patient anxieux a besoin qu'on prenne le temps de lui expliquer les choses différemment, ou si telle option de traitement, techniquement correcte, ne convient pas à cette personne précise, dans sa situation précise, à ce moment précis de sa vie.
Un manager peut se faire résumer un rapport d'équipe par une IA. Il ne peut pas se faire remplacer au moment où il doit sentir qu'un silence en réunion cache un vrai désaccord, et décider s'il faut le faire sortir maintenant ou attendre le bon moment.
Un avocat peut faire rédiger un premier jet de contrat par un modèle. Il ne peut pas déléguer le moment où il choisit, en fonction de la relation de confiance avec son client, de pousser une clause difficile ou de la laisser filer pour préserver autre chose de plus important à long terme.
Ce sont des jugements, pas des calculs. Ils demandent une présence, une responsabilité, une capacité à tenir compte de ce qui ne rentre dans aucune case. C'est ça, l'ergon. Et pour l'instant, rien n'indique qu'une machine puisse l'occuper à votre place, aussi bonne soit-elle par ailleurs pour absorber tout le reste.
Le vrai risque n'est pas celui qu'on croit
Le danger n'est pas que l'IA prenne votre travail. Le danger, c'est de ne jamais avoir clairement identifié votre ergon, d'avoir laissé votre métier se réduire entièrement à son enveloppe pendant des années, au point de ne plus savoir ce qu'il reste quand cette enveloppe disparaît.
C'est pour ça que la bonne question n'est pas "l'IA va-t-elle me remplacer ?" mais plutôt : qu'est-ce que je fais, précisément, que personne d'autre (humain ou machine) ne pourrait faire à ma place dans les mêmes conditions ? Une fois qu'on a répondu à ça, l'IA cesse d'être une menace. Elle devient un outil qui vous débarrasse de tout ce qui vous empêchait de faire justement cette chose-là plus souvent.
D'où vient le nom de The Ergon Report
C'est cette question, appliquée chaque semaine à une décision réelle d'entreprise, qui est au cœur de The Ergon Report, le rapport que j'écris pour des dirigeants qui doivent trancher sur l'IA sans se faire raconter d'histoires. Pas de y'a qu'à faut qu'on. Une thèse, un principe, et ce qu'il implique concrètement pour les trois prochaines semaines, les six prochains mois, les dix-huit prochains mois.
Si la question de mon ami dentiste vous parle, y compris depuis votre propre fauteuil, celui d'un bureau, d'une salle de réunion ou d'un cabinet, The Ergon Report est probablement fait pour vous.





